Un « Jātaka du Cerf aux neuf couleurs » déployé sur des gratte-ciel — Réinterpréter une fresque de Dunhuang comme espace urbain

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Un « Jātaka du Cerf aux neuf couleurs » déployé sur des gratte-ciel — Réinterpréter une fresque de Dunhuang comme espace urbain

Dans un canyon de verre et d’acier, une marée de silhouettes en costume avance, visage fermé, tandis qu’une fresque ancienne surgit des façades comme une bannière monumentale.
À cet instant, l’œuvre ne réclame pas seulement d’être « regardée » : elle proclame une prise de contrôle de l’environnement.
La même peau picturale se répand jusqu’au sol ; nous sommes contraints de marcher sur le récit lui-même.

1. Première impression : une blessure à vif dans la ville

La première sensation est celle d’une « plaie urbaine » : les strates du temps semblent s’être décollées, laissant l’histoire à nu.
Aux lignes droites du métal et du vitrage s’agrippent des ocres rougeâtres, des écaillures, des zones noirciés, la rugosité d’un pigment minéral.
Le regard est aspiré vers le haut — puis, l’instant d’après, ramené au sol par l’image qui envahit la chaussée.

On voit coexister la course des animaux et une scène de palais : des « cases » de fable, agrandies jusqu’à envelopper la ville entière.
Et pourtant, la foule s’absorbe dans les écrans, avançant comme si elle détournait les yeux de la « leçon » de la fresque.
Cette opposition sourde fait à la fois le venin et le miel de l’œuvre.

2. Identifier l’œuvre-source : repères et informations essentielles

L’œuvre de référence la plus probable est le récit peint connu sous le nom de « Jātaka du Cerf aux neuf couleurs », dans la grotte 257 (période des Wei du Nord) des grottes de Mogao, à Dunhuang.
La présence d’un cerf lancé au galop (aux pattes presque « chevalines »), d’un couple royal rapproché au palais, et l’ombre d’une chasse poursuivante concordent fortement avec la narration continue de cette fresque.
Plus précisément, l’enchaînement — « scène de cour → dénonciation → chasse → confrontation » — correspond aux descriptions de la paroi ouest de la grotte 257, où le récit se resserre vers le centre depuis les deux extrémités.
(Sources : Digital Dunhuang (Grottes de Mogao, grotte 257), Musée de calligraphie de Taitō – musée virtuel (Dunhuang, grotte 257 / Cerf aux neuf couleurs))

Données d’œuvre (référence originale)

Titre : « Jātaka du Cerf aux neuf couleurs » (partie des peintures narratives sur le mur ouest de la grotte 257).
Auteur : anonyme (probablement production d’atelier, par des peintres de Dunhuang).
Datation : période des Wei du Nord (historiquement 386–534).
Lieu de conservation : Grottes de Mogao, Dunhuang, province du Gansu, République populaire de Chine.
(Source : Digital Dunhuang (Grotte 257 / Wei du Nord))

Contexte : Dunhuang, Mogao et les récits de « Jātaka »

Les grottes de Mogao ont été creusées à un carrefour majeur de la Route de la soie : un lieu de circulation des langues, des styles et des croyances, où l’art bouddhique s’est accumulé pendant des siècles.
Classées au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1987, elles sont protégées comme un ensemble comprenant peintures murales et sculptures.
(Source : UNESCO World Heritage Centre (Mogao Caves))

Un jātaka est un « récit de naissance » : une histoire des vies antérieures du Bouddha, destinée à mettre en scène la vertu et la causalité morale (karma). Les images agissaient comme un outil d’empreinte éthique, par la force du visible.
Dans le Cerf aux neuf couleurs, un cerf sauve un homme de la noyade ; l’homme le trahit en révélant sa cachette pour un bénéfice personnel, déclenchant une confrontation avec le pouvoir royal et la logique de la rétribution.
(Sources : Digital Dunhuang (Grotte 257 / mur ouest), Musée de calligraphie de Taitō – musée virtuel (résumé du récit))

Traits formels : composition, style, rythme narratif

Dans la grotte 257, la narration se déploie en bandeau, comme une séquence continue dont les épisodes convergent vers le centre.
L’architecture n’obéit pas à une perspective réaliste : elle se donne comme un signe, une structure conceptuelle. Les figures se détachent par des contours fermes et une ombre maîtrisée, concise.
On souligne souvent, dans ces choix, une proximité avec des traditions murales d’Asie centrale (par exemple, Kizil).
(Sources : Digital Dunhuang (notes sur la composition), Musée de calligraphie de Taitō – musée virtuel (commentaire))

3. Les points-clés de la réinterprétation

La manipulation d’échelle : de la paroi de grotte à la façade urbaine

L’immersion originelle — pensée pour l’intérieur d’une grotte — est transposée sur la peau extérieure des gratte-ciel.
Et l’œuvre ne s’arrête pas à une seule surface : elle s’étend sur les deux côtés, transformant tout le corridor urbain en rouleau monumental.
La fresque n’est plus un décor : elle devient le signe dominant de la ville.

Le transfert au sol : faire du spectateur un participant

Lorsque l’image envahit la chaussée, toute distance de sécurité disparaît.
Marcher sur le récit convertit les thèmes de bien/mal et de causalité morale en expérience physique.
Cette contrainte est, à mes yeux, le geste le plus offensif — et le plus contemporain — de la réinterprétation.

Le déplacement du centre : du roi et de la reine à la foule en costume

Le pouvoir, qui se concentrait au palais, se dissout ici dans une multitude de travailleurs anonymes.
Le désir et la trahison ne sont plus « le mal d’un seul » : ils deviennent une atmosphère, un mécanisme ordinaire — évaluation, carrière, pression de conformité.
Par ce déplacement, le Cerf aux neuf couleurs s’actualise : de récit édifiant, il devient une fable d’éthique urbaine.

4. Lecture : que dénonce cette réinterprétation, et que cherche-t-elle à sauver ?

Le récit du Cerf aux neuf couleurs ferme en boucle un circuit sombre : gratitude, pacte de silence, trahison, intervention du pouvoir, puis retour des conséquences.
Posé sur un quartier de bureaux, le moteur de la dénonciation se recompose : la récompense explicite laisse place à la quête de statut, à l’avancement, à la violence feutrée de l’appartenance.
Plus la fresque est immense, plus la foule paraît petite — et plus cette transposition devient cruelle.

Le point décisif, ici, est que l’aspect « écaillé » n’est pas un simple effet vintage : il figure l’usure même de la mémoire.
Nous pouvons connaître les récits moraux, et pourtant les piétiner chaque matin en allant travailler.
L’auteur fait couler cette contradiction jusque dans le matériau du sol, pour la rendre impossible à ignorer.

5. Conclusion critique (en connaisseur — et en étudiant des faux)

En somme, cette réinterprétation réussit à sortir le Cerf aux neuf couleurs d’une « image du bien » pour l’installer dans un « lieu où le bien se consume ».
Le choix des motifs est d’une efficacité redoutable : course animale et intimité de cour se répondent, et l’on peut lire, d’un coup, l’étincelle du désir et l’élan de la violence.
La transformation en pavement, enfin, fait basculer la contemplation en épreuve morale — presque un test silencieux, au quotidien.

Si je devais louer l’œuvre avec l’œil de quelqu’un qui sait comment l’illusion se fabrique : la poudre des pigments anciens et les rouges enfumés conservent leur épaisseur, au lieu d’être lissés par une propreté numérique.
Trop net, cela ment ; trop sali, cela joue.
Ici, l’équilibre tient — à une frontière dangereuse, mais crédible.

Références

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